La récente attaque menée par Greenpeace contre Nestlé a fait les choux gras des spécialistes du web et plus particulièrement du web social.
ReadWriteWeb France lui a consacré en particulier un long article «Greenpeace et Nestlé sur Facebook : l’Art de la Guerre».
Cet article contient un certain nombre d’éléments intéressants. Néanmoins, il me paraît quelque peu outrancier et définitif dans ses analyses.
Quel est le sujet ?
Internet est un territoire d’action. Greenpeace, organisation rompue aux actions spectaculaires a démontré face à Nestlé qu’elle était désormais prête à intervenir également sur Internet.
Ne pas se tromper de débat
Partant de là, ReadWriteWeb balaie un panorama très large, allant de la gestion de crise à la politique d’externalisation.
La clé d’entrée proposée – à savoir un lien intrinsèque entre community management et gestion de crise- n'est pas forcément évidente.
La gestion de crise n’est pas (que) du community management
Un premier raccourci proposé par ReadWriteWeb est celui-ci : une attaque est possible sur Internet, donc le community management doit prendre le lead dans la gestion de crise.
Mais comme le dit François Guillot (cf Les enseignements du cas Nestlé – Greenpeace) -qui réagit à l’article de ReadWriteWeb- «la question posée ici est celle de la bonne gestion de crise plutôt que de la bonne stratégie médias sociaux»
En effet:
- Internet crée-t-il des menaces spécifiques ? Oui
- Internet a-t-il un impact sur la manière dont une menace se développe (qu’elle soit née ou non sur Internet) ? Oui
- Internet influe-t-il sur la gestion de crise par l’entreprise ? Oui
En revanche :
- Internet est-il LA clé d’entrée de la gestion de crise pour un acteur industriel de la grande consommation? Non
- La gestion de crise sur Internet se réduit-elle à la gestion des media sociaux ? Non
Que le risque Internet ne soit pas pris en compte par un certain nombre d’entreprises c’est un fait. Plus encore, et au-delà de la perception du risque, que la majorité des entreprises ne soit pas dotée de processus opérationnels permettant de réagir efficacement, c’est certain.
Mais ce sujet n’a pas à être abordé par le petit bout de la lorgnette, à savoir le community management et les media sociaux. Il est à intégrer dans une stratégie globale de gestion de crise.
Facebook reste en effet à ce jour la seule entreprise au monde dont la clé d’entrée de la gestion de crise est ce qui se passe sur Facebook.
Le community mangement n’est pas (que) de la gestion de crise
A l’inverse, la clé d’entrée du community management ne doit pas être la gestion de crise mais une stratégie globale de community management.
Là aussi, le raccourci de ReadWriteWeb paraît rapide et pour le moins définitif : «Cet épisode marque un tournant, celui où désormais la valeur et le rôle des community managers semble indiscutable, et où à défaut de R.O.I. on saura désormais opposer à ceux qui trouvent cette dépense inutile, les foudres de consommateurs réunis en meute, prêt à mettre en pièce une image de marque savamment peaufinée à coup de millions ».
Je veux bien que l’on (re)lise «L’art de la guerre» de Sun Tzu comme le suggère ReadWriteWeb, mais si on embauche des community managers uniquement pour répondre aux crises apparues dans les media sociaux, il faut sans doute également leur faire lire «Le Désert des Tartares» de Buzzati car, entre deux attaques, ils risquent de trouver le temps long! (Ou alors cela voudra dire que Facebook se transforme en champ de mines, dans lequel les marques et entreprises sont attaquées en permanence. Mais dans ce cas, les réseaux sociaux disparaîtront, à moins de trouver un financement alternatif à la pub...)
Externalisation ou non ?
Concernant le positionnement de la fonction de community manager, ReadWriteWeb est définitif et somme les entreprises d’engager (et de bien payer) des community managers.
Or quels sont les facteurs clés d’une politique d’externalisation ?
- Le lien entre l’expertise en question et le cœur de métier de l’entreprise. Plus on s’éloigne du cœur de métier, plus on se pose la question de l’externalisation pour deux raisons : a) est-on capable de maintenir une expertise de haut niveau hors de son cœur de métier ? et b) d’un point de vue RH, comment gérer dans le temps les carrières de spécialistes ?
- La flexibilité par rapport à des besoins quantitatifs fluctuants.
- Des arbitrages financiers sur le coût des différentes options et leur localisation dans les rubriques comptables les plus adaptées.
Face à cela, force est de constater que :
- Le media social n’est pas dans le cœur de métier d’un acteur industriel de la grande consommation
- La gestion de crise requiert une mobilisation instantanée de ressources spécialisées
- L’arbitrage financier a peu de chance d’être rendu en faveur de ressources internes
La réponse à la question de l’allocation des ressources classées comme « non productives » n’est donc pas un sujet évident.
A ce propos, si on fait un parallèle entre Community Management et CRM, on observe que les acteurs de la Grande Consommation externalisent souvent cette dernière discipline (cf CRM: le casse-tête des produits de grande consommation).
Même sur Facebook, le recours à l’externalisation est à envisager, comme le montre l’exemple de Coca-Cola dont la présence est déléguée aux fans (cf Three Lessons from the New Coca-Cola Facebook Page), délégation qui va à l’encontre de l’internalisation à tous crins défendue par ReadWriteWeb (« il est encore possible d’entendre des stratégies qui consistent à ne pas être présent sur internet. Ce n’est malheureusement pas une option. Si vous n’êtes pas sur Facebook, quelqu’un d’autre le fera à votre place. Un groupe de fans, dans le meilleur des cas, mais hors de votre contrôle, quoi qu’il en soit»)
Tentative de conclusion
Entendons nous bien :
- Avec 60% de la population française sur Internet et 15 millions de membres français pour Facebook, il est clair qu’un acteur de la grande consommation doit intégrer Internet et les media sociaux dans ses stratégies et actions.
- Oui, il faut évangéliser les annonceurs sur les sujets innovants et oui, il est bon de temps en temps de secouer le cocotier, comme le fait ReadWriteWeb
Mais, si on en vient à parler de guerre, il ne faut pas se tromper de combat : Facebook mis à part, le cœur de métier d’une entreprise ne se situe pas sur Facebook et les pure players mis à part, la clé d’entrée du risk management n’est pas Internet.